Menteur – Louise Salle

2ème prix du concours de Nouvelles organisé en Mars-Avril 2017

 

Il pleuvait. La voiture était arrêtée depuis une vingtaine de minutes maintenant. La radio ne chantait plus. Charlotte avait retiré ses mains du volant. Le froid ne la dérangeait pas, elle le sentait à peine. Elle ne sentait plus grand-chose. Et si c’était le grand jour ? Elle inspira profondément, les yeux fermés derrière sa frange. Elle expira. Ses paupières s’ouvrirent. Charlotte aurait voulu ne pas penser à lui mais une voix hurlait son prénom dans sa tête. Qu’aurait-il fait à sa place ? Il n’aurait pas eu peur, lui. Il aurait été fort, lui. Elle aurait voulu qu’il soit là, tout près, et qu’il la prenne dans ses bras. Elle aurait voulu l’entendre lui murmurer : « Ça ira. » Sa voix l’aurait calmée. Mais il n’était pas là. Elle était seule avec la voix qui hurlait son prénom dans sa tête. Et si ce n’était pas le grand jour ? Elle pourrait toujours revenir demain, ou une autre fois. Peut-être valait-il mieux qu’elle fasse demi-tour.

Elle connaissait le chemin. Elle le connaissait par cœur, elle l’avait souvent fait par le passé. La route n’avait pas dû changer. Non, la route était sûrement la même. Mais Charlotte avait changé. Ce n’était plus la jeune fille qui passait en vélo tous les dimanches, un sourire aux lèvres. Elle ne faisait plus de vélo, elle ne souvenait pas où celui-ci était rangé, d’ailleurs. Elle n’avait plus de sourire aux lèvres non plus. Ce n’était pas sa faute à elle, il était parti avec. Il l’avait pris, sans demander, sans rien dire. Mais il n’avait pas pris que ça. Il lui avait volé son identité. Bien sûr, il ne l’avait pas fait exprès. C’était un jeune homme gentil, bien attentionné. Mais quand il l’avait rencontrée, Charlotte était une grande rêveuse, pleine de vie et de joie. Elle voulait tout faire, tout voir. Rien n’aurait pu arrêter cette Charlotte-là.

La voix ne hurlait plus. Le silence fit frissonner Charlotte. Elle devait prendre une décision. Gauche ? Droite ? Si elle tournait à gauche, elle serait en direction de son appartement. Une fois chez elle, elle pourrait prendre une longue douche chaude. Elle pourrait se laver de la peur, s’oublier un moment, laisser se noyer toute sa douleur. Et puis, elle pourrait enfiler une chemise trop large, et des chaussettes hautes. Elle pourrait se cuisiner quelque chose, manger devant la télévision et peut-être même s’endormir devant l’écran. Elle se réveillerait au milieu de la nuit sur le canapé et irait lentement se glisser dans son lit froid. Elle connaissait bien ce qu’il se passerait en tournant à gauche. Mais si elle tournait à droite, elle prendrait la direction du passé. Ce passé qu’elle évitait chaque semaine quand elle enclenchait son clignotant gauche à cette intersection.

Quand il était parti, elle n’avait pas voulu y croire. Ce n’était pas possible. Il lui avait fait des promesses. Il lui avait juré qu’ils étaient fait l’un pour l’autre, qu’ils seraient éternels, qu’ils ne se sépareraient jamais. Mais c’était un menteur. Oui, il lui avait menti. Pour chacun de ses mensonges, Charlotte avait des cicatrices. Il lui avait dit qu’il embrasserait son front chaque matin : un cocard à l’œil droit. Il lui avait dit qu’il ne quitterait jamais ses bras : des bleus dans le dos. Il lui avait dit qu’ils feraient le tour du monde ensemble : des griffures sur ses jambes. Il lui avait dit qu’il l’aimerait chaque jour un peu plus que la veille : son cœur en mille morceaux. Mais ces blessures étaient invisibles. Seule la douleur prouvait à Charlotte leur présence. Personne ne voyait ces traces sur son visage et sur son corps, de la même manière que personne n’entendait la voix hurler le prénom du menteur.

Ils s’étaient rencontrés dans un bar. Il était venu avec des collègues de bureau pour fêter la mutation de l’un d’entre eux. Il l’avait tout de suite remarquée. Elle n’avait rien vu. Elle avait l’habitude de venir dans ce bar avec ses amis, généralement le jeudi soir. Cette fois-là, c’était un samedi. Ils étaient à des tables voisines. Il tentait en vain de croiser son regard. Elle portait une robe verte courte et des chaussettes hautes. Elle souriait beaucoup, buvait un peu. Au fil de la soirée, les deux groupes entamèrent une discussion, et il alla se placer à côté d’elle. D’ordinaire si sûr de lui, et bien qu’il l’avait choisie, il semblait intimidé par leur soudaine proximité. C’est elle qui lança la conversation. Ils échangèrent leur prénom, puis quelques anecdotes personnelles, leur numéro de téléphone, et même, au moment de se quitter, un baiser. Charlotte, sous le charme du jeune home, aurait fait n’importe quoi.

Elle fixait la route de droite. Il faudrait une dizaine de minutes pour arriver à destination. Même si elle décidait de s’y engager, elle avait encore largement le temps de revenir sur ses pas. Mais si elle atteignait sa destination, il lui faudrait trouver la force de franchir le seuil de la porte. A nouveau, il lui serait plus simple de repartir. Elle était persuadée qu’elle ne parviendrait jamais à aller plus loin que la porte. Mais comme si une nouvelle voix dans sa tête prenait la parole et la mettait au défi, elle prit une décision : c’était le grand jour. Elle devait dépasser, pour la première fois, cette intersection de malheur. Elle devait au moins voir jusqu’où elle pouvait aller. Elle devait être forte, ne pas avoir peur. Elle rattacha sa ceinture, remis le contact et enclencha le clignotant droit. La radio chantait à nouveau.

Charlotte n’oublierait jamais leur premier rendez-vous. Il portait une cravate sur sa chemise blanche et n’avait pas retiré ses lunettes de soleil. Elle mourrait d’envie de voir ses yeux et se retenait de lui faire une remarque. Pendant qu’il lui parlait, elle ne pouvait pas s’empêcher de fixer ses lèvres. Elle s’imaginait saisir sa cravate et l’attirer avec force vers elle, l’embrasser, et soulever ses lunettes pour jeter son regard dans le sien. Et puis il s’était rapproché d’elle et lui avait murmuré à l’oreille : « Dis-moi à quoi tu penses. » Charlotte n’avait pas hésité une seconde : « Là, dans ma tête, tu vires ces lunettes de ton nez, et tu me payes un autre verre que je boirai lentement, mes yeux profondément dans les tiens. » Elle n’hésitait jamais, avant. Il lui avait obéi immédiatement. Il aurait fait n’importe quoi pour elle. Menteur.

Elle roulait doucement. Les pensées fusaient dans sa tête. Et si elle n’était pas à la hauteur ? Son fort caractère avait été remplacé par une peur quasi constante et une prudence extrême. Et si elle n’était pas prête ? Elle ne savait pas ce qu’elle allait dire, elle n’avait pas de mots précis pour décrire son chagrin. Et si ça ne servait à rien ? Elle ne voulait pas perdre son temps. Et puis peut-être que cela procurerait plus de mal que de bien. N’avait-elle pas assez souffert ? Elle n’aurait plus la force de pleurer, plus la force de se battre, si ça ne se passait pas bien. Ça ne pouvait pas bien se passer. Elle aurait dû prévoir quelque chose. Elle avait trop peur de l’inconnu à présent. Elle avait peur d’elle-même aussi. Elle ne connaissait plus ses limites. Elle était vidée de toute envie. La seule chose qui l’empêchait de faire demi-tour, c’était cette seconde voix, une voix grave et rassurante, qui la poussait à aller voir s’il restait quelque part des traces de la jeune femme qu’elle avait été.

Elle arrêta la voiture. La radio se tût. Les essuies-glasses cessèrent de chasser les gouttes de pluie. Elle inspira profondément. Elle expira. Elle était arrivée. Déjà, son cœur s’affolait dans sa poitrine. Elle sortit de la voiture lentement, et se dirigea vers l’entrée. Elle poussa la porte. Elle resta immobile un moment. Ses cheveux étaient trempés. La voix habituelle hurlait de nouveau le prénom du menteur dans sa tête. Charlotte posa ses yeux sur sa voiture un instant. Elle pouvait encore partir pour éviter toute douleur supplémentaire. Elle n’hésita plus. Elle passa de l’autre côté.

Ils étaient rapidement devenus inséparables. Les amis de Charlotte se plaignaient de la distance qu’elle laissait s’installer entre sa vie avec lui et sa vie sans lui. Elle s’en moquait. Elle ne voulait que lui. Il lui avait fait tellement de jolies promesses d’avenir. Elle n’avait pas été prudente. Elle avait fait de lui le centre de son monde. Et il ne lui avait pas annoncé la nouvelle tout de suite. Il avait gardé son secret pendant des mois avant qu’elle ne le découvre. Et il était déjà trop tard. S’il lui avait dit plus tôt, peut-être qu’elle aurait compris. S’il avait expliqué ses actions, peut-être qu’elle aurait été plus forte. Une dernière fois, il lui avait murmuré : « Ça ira. » Et puis, il avait volé l’ADN de Charlotte, sa force, son courage, son audace, ses rêves. Elle resta seule, vidée de tout ce qui constituait sa personnalité. Mais elle n’avait jamais osé lui dire tout le mal qu’il lui avait fait. Elle ne l’avait jamais formulé, ni à l’oral, ni à l’écrit. Mais c’était le grand jour.

Rien n’avait changé. Elle ne reconnaissait pas certains noms, mais c’était bien le même endroit qu’il y a huit mois. Elle marcha doucement dans l’allée qui menait jusqu’à lui. Elle s’arrêta. Elle inspira profondément. Elle expira. Et puis elle dit : « J’ai réussi. J’ai tourné à droite cette fois-ci. Depuis huit mois, j’ai peur de revenir ici. Je ne vais plus à la messe pour éviter de passer par ici. J’ai passé des heures dans ma voiture à hésiter sur quel chemin prendre. Pendant huit mois, j’ai tourné à gauche. Par lâcheté. Par peur. Parce que revenir ici me faisait trop mal. Aujourd’hui, j’ai mal mais je n’ai plus peur. J’ai oublié que j’ai existé avant que tu arrives dans ma vie. Je me suis perdue parce que dans mes rêves, je peux encore te retrouver. Mais je dois me rendre à l’évidence, une fois pour toutes. La réalité est bien différente de mes rêves. La réalité, c’est que je te traite de menteur dans ma tête parce que tu ne m’as pas prévenue. Je te traite de menteur parce que tu avais dit tellement de jolies choses auxquelles j’ai crues. Je n’ai que la frustration d’être seule, sans qu’aucune de ces choses ne se réalise. Je te traite de menteur pour me protéger. Le résultat aurait été le même. Mais j’aurais voulu savoir. J’aurais voulu que tu me dises. Ainsi, j’aurais considéré chacune de nos étreintes comme la dernière. Chacun de nos baisers comme le dernier. Chacune de nos disputes comme la dernière. Chacun de tes sourires comme le dernier. Je n’aurais pas vécu en pensant que je pourrais te dire quelque chose demain au lieu d’aujourd’hui. Je n’aurais pas de regret. Je ne crois pas que ta maladie aurait changé mon amour. Je ne crois pas que je t’aurais vu autrement. Tu as voulu me protéger mais tu as accentué la douleur. Mes séquelles sont invisibles mais je souffre terriblement. Aujourd’hui est le jour où je décide de me soigner. Je décide que j’irai mieux. C’est le luxe que tu n’as pas eu. Même avec la meilleure volonté du monde, tu ne pouvais pas aller mieux. Je veux me retrouver enfin. En te disant ces mots, je te reprends tout ce que je t’avais laissé emporter. Tu n’es ni un voleur ni un menteur. Tu es la pire et la meilleure chose de ma vie. Je sais que, dorénavant, j’aurai la force de revenir. Le courage d’avancer. La volonté de sortir, de voir des gens. L’envie de réaliser mes rêves, ceux d’avant et ceux que je n’ai pas encore faits. Je t’aime. Tu me manques. »

Charlotte quitta le cimetière. Il ne pleuvait plus.

 

Copyright © – 2017

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