Un jeu – Maïa Lazare

3ème prix du concours de Nouvelles organisé en Mars-Avril 2017.

Je posai ma tête sur mes genoux, et me recroquevillai un peu plus encore. Je sentais mon cœur battre très fort, si fort que j’avais peur qu’il fasse trop de bruit. Il fallait que je me taise, que je sois aussi silencieuse que possible. J’avais pas envie qu’on me trouve vite, le jeu n’avait plus d’intérêt sinon. Mon papa m’avait dit, avec son grand sourire que j’aime bien, de choisir la meilleure des cachettes. Alors j’avais couru, couru aussi vite que possible, zigzagant entre les jambes des adultes. Je savais exactement où aller pour que personne ne me trouve. Là, assise dans le placard sous l’évier de la cuisine, je riais toute seule en pensant que j’allais gagner. Enfin, on ne jouait pas vraiment à cache-cache, et il n’y avait pas vraiment de gagnant. On m’avait dit qu’on préparait une surprise, un anniversaire peut-être. Au signal, il fallait sortir et aller jusqu’à la porte d’entrée sans s’arrêter. Je ne savais pas qui on attendait, mais la personne serait drôlement contente et étonnée ! Mon papa m’avait fait répéter plusieurs fois pour que je me trompe pas. Trouver une cachette, rester jusqu’au signal, et sortir en courant jusqu’à la porte. Je crois bien que c’était ça. A l’extérieur, j’entendais les adultes chuchoter, se dépêcher. Ils n’avaient pas trouvé de cachette. Les grandes personnes ne savent pas bien jouer à cache-cache de toutes façons. Il y avait d’autres bruits dehors, comme des feux d’artifice. Elle en avait de la chance la personne qu’on attendait. Je regrettais d’être là au lieu de voir les jolies couleurs des fusées. Je me demandais qui était cet invité. Ma tante peut-être ? J’aurais aimé que ce soit elle, elle me manquait. Mon papa m’avait expliqué qu’on ne savait pas quand elle reviendrait, mais qu’il ne fallait pas que je m’inquiète. Je ne m’inquiétais pas, mais elle me manquait. Ma maman aussi. Elle nous avait abandonnés mon papa et moi. Un jour, j’étais rentrée de l’école, et elle était plus là. Mon papa m’avait dit qu’elle était partie, mais qu’elle m’aimait très fort et que c’était pas ma faute. J’aurais bien aimé qu’elle soit là pour participer à la surprise. Je lui aurais même donné ma cachette si elle avait voulu. Mais elle avait préféré s’en aller. Ça le rendait triste mon papa quand je disais que maman n’avait plus envie de nous voir et que c’est pour ça qu’elle avait pris le train. Il se fâchait tout rouge à chaque fois que je criais qu’elle était méchante. Puis je pleurais et il me prenait dans ses bras et me faisait des bisous dans le cou. Sa moustache me piquait et me grattait un peu, mais j’aimais bien ça et je riais parce que j’étais chatouilleuse. Il me faisait sauter en l’air et m’asseyait sur ses épaules pour jouer à l’avion et il m’appelait sa petite étoile. Il m’avait promis de le refaire ce soir si j’étais sage. Alors il ne fallait pas bouger. Ça faisait longtemps que j’étais là et je commençai à avoir des fourmis dans les orteils. J’avais peur de les remuer, ça risquerait de gâcher la surprise si on m’entendait. Mais c’était long d’attendre comme ça. Et puis je n’arrivais plus à me souvenir du signal et ça m’embêtait. Papa ne me ferait pas faire l’avion si j’avais oublié, je ne serais pas sa petite étoile. A l’extérieur de ma cachette, il n’y avait plus de bruit. Tout le monde devait attendre en silence, comme moi. J’espérais qu’eux savaient quand sortir parce que moi non. J’attendrais qu’ils crient « surprise » à l’invité, papa ne se rendrait pas compte que j’avais oublié. D’ailleurs, je ne savais pas vraiment qui était caché dans la maison. Je n’avais pas eu le temps de voir les différentes personnes, ils courraient trop et je m’étais trop concentrée pour arriver à ce placard en premier. Peut-être mes cousins et mes cousines étaient là. Peut-être les amis très sérieux de papa avec qui il parle tout bas comme s’ils se disaient des secrets. Quelqu’un toqua à la porte. Une fois, puis de plus en plus vite. Une voix d’homme parlait fort, mais je n’entendais pas ce qu’il disait. Ce n’était pas ma tante, dommage. Personne ne répondait, c’était le jeu m’avait dit mon papa. Si quelqu’un se mettait à parler, ou à crier, il ne fallait pas que je bouge si ce n’était pas le signal. Il pourrait y avoir beaucoup de bruit, il m’avait dit, et il faudrait quand même rester immobile et silencieuse. Ah voilà, c’était ça le signal, le silence après le bruit. Puis compter jusqu’à trois cent et sortir en courant jusqu’à la porte. Papa serait fier de moi. Un gros craquement et des bruits métalliques venaient de dehors. Ne pas bouger, même si je voulais aller voir, avait répété mon papa. J’entendais encore les feux d’artifices mais de plus en plus proches de moi. Peut-être que c’était le cortège de l’invité comme dans mes livres où un roi était porté sur son grand siège doré. Il allait être drôlement gâté et j’étais impatiente de le voir. Mon papa criait lui aussi. Ils devaient être contents de se retrouver. Il y avait vraiment beaucoup de bruit. Ça serait une grande fête. J’avais envie de sortir et de crier avec les grandes personnes. J’en avais marre d’être là, j’avais mal partout. Mais j’allais me faire gronder. C’était pas juste, je n’avais jamais le droit de participer à ce genre de choses. Heureusement que mon papa me ferait faire l’avion si je restais là. J’attendais encore. Quelqu’un parlait de moi et demandait où j’étais. Il n’avait pas l’air content. J’avais envie de dire que j’étais là, mais c’était très drôle de le laisser chercher. J’étais le trésor de sa chasse au trésor et j’aimais bien ça. Le bruit s’éloignait. J’allais pouvoir sortir. Compter jusqu’à trois cent d’abord. C’était long et ça m’embêtait. Mais papa serait content si je le faisais. Je m’appliquais à ne pas oublier de nombre. Après deux cent trente, c’était deux cent trente et un. J’accélérai un peu la fin, mais dehors, c’était encore le silence. Je pouvais sortir. Je poussai la porte du placard d’un coup de coude et me redressai. Il n’y avait plus personne. J’appelais mon papa, mais il ne me répondait pas. Il fallait aller vite jusqu’à la porte comme il avait dit. Peut-être qu’il serait là-bas. Je regardai mes pieds en courant et je me cognai fort la tête. En levant les yeux, je vis un grand monsieur que je ne connaissais
pas. Il n’avait presque pas de cheveux et me faisait un peu peur. Je voulus me remettre à courir, mais il m’arrêta avec ses grosses mains.

« Où est-ce qu’tu vas comme ça ? On t’cherche partout depuis tout à l’heure. Eh les gars, regardez qui voilà ! A point nommé ! »

Je ne comprenais pas ce qu’il avait dit. C’était où « point nommé » ? Peut-être que ma maman était là-bas aussi. Je voulais voir l’invité. Je voulais voir mon papa. Le grand monsieur ne me laissait toujours pas passer. Il y avait des taches rouges sur son pantalon. Il m’attrapa par le bras en me faisant un peu mal et m’emmena avec lui. J’appelais encore mon papa et il ne répondait toujours pas. Peut-être que si je pleurais, il viendrait me faire des bisous dans le cou. Le monsieur me serrait fort et je me mis à pleurer. Il serra encore plus fort ses grosses mains contre mon bras. Un autre homme attendait devant la porte. Je ne savais pas non plus qui c’était, mais quand il colla un petit morceau de tissu jaune sur ma robe ça me rassura. Il devait connaitre mon papa. Comment il aurait su sinon, qu’il me surnommait sa petite étoile ?

Copyright © – 2017

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Un commentaire sur “Un jeu – Maïa Lazare

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  1. Une nouvelle d’une grande maturité dans laquelle l’invitation à se transposer dans l’univers d’une enfant est une vraie réussite.
    Une mention particulière pour les dernières lignes qui, amenées progressivement dans le courant de la lecture, ont une force évocatrice renforcée par leur concision.
    Bravo !

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